Une soirée d’anniversaire à peu près classique, jusqu’au moment où l’une décide d’étrenner le martinet de cuir offert à notre hôte.
Quelques fessées et coupes de champagne plus loin, l’assemblée décide unanimement de visiter la chaufferie de l’immeuble ; on ne saura probablement jamais comment , mais nous voilà, à 3 heures du matin, nous dirigeant, comme des voleurs, en file indienne vers notre objectif.
Nous ponctuons notre expédition de sonores "CHUUUUT" et d’éclats de rire !
Le dernier de la file est en charge d’une bouteille de champagne recouverte de gouttes d’eau, attrapée au vol ; mon sac de cordes fait partie du voyage -au cas où la chaudière m’inspirerait me glisse notre hôte- trois sont chargés d’appareils photos…
Parvenus au rez-de-chaussée, nous repérons à l’extérieur un énorme plot de chantier orange et blanc, dont nous nous emparons à ma demande ; il me fait penser à ces gros plugs qu’il a indubitablement inspirés.
Le plus sérieusement du monde notre hôte nous fait visiter les lieux, c’est vrai que ces énormes machines, ces volants et multiples indicateurs de températures, ces drôles de tuyaux argentés ou peints, ondulés ou lisses, qui courent dans tous les sens, ont quelque chose de particulier et dégagent plus que de la chaleur.
Il y a une esthétique dans la façon dont toutes ces formes sont agencées, quelque chose d’hypnotique dans le bruit que font les machines, dans la chaleur étouffante qui règne ici.
J’observe notre hôte en train de photographier une sculpturale créature, qui feint de s’empaler sur le plot de chantier ; les uns et les autres participent à la mise en scène, agrémentant le décor d’une bouteille, corrigeant l’orientation d’un pli de la robe.
Elle pose : souriante ; se prêtant de bonne grâce aux demandes des uns et des autres, elle bouge, elle a quelque chose de particulier qui m’attire tout à coup, elle ne bouge pas brusquement, ni lentement, ni vite… elle est à l’aise et "se laisse bouger", elle est comme un fluide.
Elle m’évoque une poupée voilà… une poupée, mais pas une poupée-objet, c’est indicible, inexplicable.
Ca n’est pas sa beauté, mais sa façon de se laisser bouger qui m’appelle et m’attire, qui me donne tout à coup envie de jouer avec mes cordes. Je lui demande, pendant que le groupe s’éloigne, si elle accepte que je l’attache.
Elle se deshabille, conservant à ma demande ses dessous vertigineux, elle me laisse commencer à l’attacher, à la manipuler, elle tourne au rythme de mes tours de corde, ses bras se soulèvent et se plient au gré des noeuds, elle ressent littéralement comment je la visualise dans l’espace, comment je la veux, et elle me suit dans une sorte de pas de deux.
Les photographes fixent la fin de chaque danse dans un tourbillon autour d’elle.
Un homme s’invite dans la danse en même temps que les photographes, il a un corps magnifique, mais je ne vois qu’elle, elle qui bouge immobile, j’ai dans les yeux cette sensation indéfinissable de mouvement, je défais des noeuds là, remonte une jambe ici, elle me suit les yeux fermés, nous reprenons notre ballet postural.
L’invité sent-il mon égoïsme ? je suis comme dans une bulle, seule avec la dame. Je finis par l’enlacer dans mes cordes, je l’aveugle et le baillonne, le fixe LUI dans l’immobilité, homme objet !
Nous dansons longtemps cet étrange pas de deux à trois… Mes cordes glissent, figeant et défaisant dans un même mouvement une image, un ressenti, un instant.
ils sont deux, nous sommes deux… rejoints au fur et à mesure par les uns et les autres, chacun essayant à sa façon d’entrer dans notre danse, délibérant, commentant et approuvant bruyamment parfois.
Une impression d’arènes avec ses "ole", quelque chose de cet ordre là oui… qui finit par me "réveiller" de mon propre émerveillement.
Je regarde encore ma dame poupée et la libère en la regardant tourner une dernière fois dans mes cordes.