Depuis quelques semaines on n’entend plus que ce mot : à la radio, à la télévision, les journaux, le net… "euthanasie", du grec : bonne/eu mort/thanatos…
Je me suis éloignée autant que j’ai pu de l’information, jusqu’à ce que j’apprenne que cette pauvre femme n’était plus. Ne plus entendre, ne plus lire, ne plus voir ce mot terrible, "euthanasie", ne pas entendre non plus ces débats stériles où de savants et doctes philosophes débattent de la valeur de la vie !
Tout ceci me met dans une colère terrible, que je contiens difficilement, comment peut-on seulement songer à débattre, comment ose-t-on, une rage et une envie de vomir mes tripes en repensant à… en repensant à son calvaire, au notre aussi, qui se poursuit, qui me poursuit !
dix ans ont passé, dix ans déjà mais chaque jour sa pensée m’effleure, elle me touche délicatement, me caresse et je la sens, il passe, je supporte cela aujourd’hui, je l’ai tellement aimé, et je l’aime encore, je l’aimerai toujours, mais j’évite soigneusement de penser au reste, à ce que nous avons vécu, enfin…. à ce qu’il a vécu, à ce qui l’a vaincu.
Aujourd’hui en écrivant, je sais ce que je vais évoquer et déjà une boule se coince dans ma gorge, déjà je sens les bords de mes paupières peser sur mes yeux, me faire mal, comme des bleus, et je sens les émotions qui déferlent comme des vagues qu’aucune larme n’emportera jamais.
Il est parti un lundi, en clinique faire un examen des artères, elles sont bouchées, il a déjà subi un quadruple pontage et il souffre de plus en plus ces dernières semaines, il a des difficultés à marcher, c’est un fumeur.
Le lundi soir il appelle notre mère, c’est pour le lendemain, et ensuite plus de nouvelle, mercredi nous recevrons cet appel de la clinique : "il y a eu un accident au cours de l’intervention, venez"…
J’aurai la malchance d’etre choisie pour accompagner ma mère, de le voir en avant-première… il parait que je suis la plus solide de ses enfants, et puis je vis à proximité !
Mon père, je l’ai toujours connu debout, c’est un Homme, un bosseur, un démmerdard, comme il disait, il a commencé à travailler à 14 ans, valet de ferme, il n’a pas eu le choix et pas eu la chance de recevoir l’éducation qu’il aurait méritée d’avoir ; quoi qu’il en soit, c’est un fonceur, ce qu’on ne lui donne pas, il le prend, alors dès qu’il a pu il s’est engagé, il a fait toutes les campagnes et il a pu recevoir une éducation, retourner à l’école, apprendre… évoluer, son leit-motiv : apprendre, évoluer, avancer…
J’ai beaucoup d’admiration pour son parcours et pour l’éducation qu’il nous a donnée à nous, ses enfants, la culture dans laquelle il a tenu à nous faire baigner, son amour des livres, chez nous il y en avait partout des livres, un amour qu’il m’a transmis… je les ai d’ailleurs emportés après son… départ, ma mère me les a donnés… je suis fière de la fierté qu’il éprouvait à nous voir aller plus loin, toujours plus loin… je n’oublierai pas la première fois où je l’ai vu pleurer, quand F a obtenu son premier doctorat.
C’est aussi un fauve quand il s’agit de ses enfants, un vrai fauve, on ne touche pas à ses enfants, il avait une relation fusionnelle avec chacun de ses enfants, allez comprendre une chose pareille, mais c’était un bonheur que d’etre sa fille, je pourrais aussi écrire "honneur".
C’est celui-là l’homme que je vais voir, j’accompagne ma mère pour le voir lui. Arrivées sur place nous sommes vaguement préparées par un responsable de l’établissement, mais rien ne pourrait me préparer à l’image de cauchemard qui va me frapper : un homme est étendu, il ne peut pas bouger, sa tete repose oblique sur un oreiller, il bave, ses yeux sont dans le vague, on sent qu’il est ailleurs. Je me souviens encore de mon premier réflexe ce jour là quand j’ai vu cet homme, j’ai regardé autour dans la chambre, je cherchais mon père, on nous a dit qu’il était dans cette chambre… une fraction de seconde, je ne l’avais pas reconnu.
Je crois que j’ai plongé à ce moment là dans son univers de vague, je ne sais pas ce qui s’est passé, des gens nous parlaient, je me souviens que des gens nous parlaient, de quoi je n’en sais rien… et puis tout à coup j’entends à nouveau, j’entends la femme qui est près de lui dire "regardez papy votre fille est là"…
Une rage me prend et j’entends ma voix claquer sèchement, comme un fouet, je m’entends dire à cette femme "pour vous c’est Monsieur, ou donnez lui son grade, je ne vous autorise pas à parler ainsi à mon père, c’est un Homme vous entendez, c’est un Homme !"
Pour moi c’est un homme, pour elle il ne l’est déjà plus, elle sait peut etre ce que nous n’apprendrons que plus tard : le radiologue, si tant est qu’on puisse appeler ça ainsi, n’a pas vraiment lu le dossier médical, au lieu de faire l’injection du produit de contraste dans la jambe, il l’a faite dans le bras, ce qui a provoqué la création de caillots multiples qui sont directement montés au cerveau.
En résumé, c’est comme si trois ou quatre balles de ping-pong -c’est ainsi qu’on nous expliquera les choses plus tard- avaient transpercé son cerveau… on appelle aussi ça un AVC : Accident Vasculaire Cérébral… le responsable de la clinique appelle ça d’une autre façon, pour lui c’est un aléa thérapeutique…
Il ne se rappelle rien, il ne sait meme pas qui nous sommes, il est comme un enfant oui… on sent une forme de conscience derrière ces yeux bruns qui fixent du vide, on sent de la peur, il est comme un enfant qui a peur, comme un enfant qui ne comprend pas, et moi j’ai l’impression de ressentir comme un maelstrom m’emporter, me frapper d’un bloc, en meme temps que des larmes que je retiens obstinément en fixant ma mère, en lui tendant ce message : "ne pas pleurer, ne pas pleurer…"
C’est le message que nous allons relayer auprès de toute la famille : à aucun prix, ne pas pleurer devant lui, saurait-il ce que cela signifie, personne ne sait, il ne faut surtout pas l’effrayer, et nous allons tacher de le traiter comme l’Homme que nous avons tous connu et qu’il reste malgré tout, qu’il doit absolument rester.
Les mois vont passer, et le cerveau est un organe extraordinaire, ce qu’il a perdu va, pour partie, peu à peu revenir de l’autre coté, il va récupérer un peu, une sorte de mémoire temporaire de sa famille proche, des siens…
Rétrospectivement, je ne sais pas si c’était une bonne chose qu’il retrouve un peu de mémoire, meme si elle disparaissait tous les soirs, comme cendrillon… elle s’enfuyait, et au matin, on recommençait, c’était sa mémoire dentelle, des trous se formaient, d’autres se comblaient… parfois il se souvenait, et là il souffrait, il souffrait terriblement de comprendre son état, là c’était terrible, pendant quelques heures il rappelait qu’il avait toujours dit "non", qu’il voulait une vie digne !
Il nous ressortait des papiers qu’il avait écrit plusieurs années auparavant où il parlait de ça, il pleurait en se regardant, et nous, et bien nous… nous on essayait de lui raconter des histoires, de lui faire croire que ça allait aller mieux, on se racontait les memes histoires d’ailleurs.
Ca a duré presque un an de hauts, de bas… beaucoup plus de bas que de hauts… il s’est dégradé physiquement après des épisodes de rémission, coté tete ça allait à peu près, pas pour lui, pour nous… nous étions parvenus à gérer et à réapprendre l’homme qu’il était devenu. Lui, lui et bien… lui il oubliait et ça c’était un soulagement.
Il a commencé à avoir très mal, sa jambe avait une couleur étrange, alors on l’a ramené à l’hopital on nous a reçues, encore une fois j’ai été choisie pour accompagner ma mère… choisie pour entendre ces mots "6 mois, un an, deux au plus, son coeur, ses artères c’est de la bouillie", il est vrai que j’avais demandé à entendre la vérité.
Il a été soigné et puis nous avons été à nouveau convoquées, pour une amputation… nous avons évidemment autorisé cette première amputation, on nous a dit que c’était la seule solution pour lui.
La gangrène est une monstruosité, il fallait vraiment arreter ça… alors nous avons signé en précisant que puisqu’il avait si peu de temps à vivre, il ne fallait pas s’acharner et lui faire du mal, que nous n’autoriserions pas une nouvelle opération, précisant au passage que s’il partait en cours d’intervention, nous ne voulions pas d’acharnement… le message était clair !
Il souffrait après c’était terrible, nous avons appris par la suite qu’on ne lui donnait pas assez de morphine… il souffrait, il hurlait… nous venions le voir tous les jours, et chaque jour nous l’avons vu se détériorer un peu plus, un jour nous avons vu qu’il avait été à nouveau amputé, sans notre autorisation cette fois… malgré nous, les médecins avaient décidé de ré-opérer… soi disant un membre de la famille aurait donné un accord verbal… et malgré nous il subira 7 amputations des deux jambes.
Aujourd’hui je ne m’explique pas la stupeur dans laquelle nous avons pu etre plongés pour ne pas réagir immédiatement, pourquoi avons nous attendu deux mois, deux mois de hurlements avant de nous manifester plus brutalement, je ne sais pas, le chagrin, l’incompréhension, quand il s’agit de l’un des siens, on espère, on espère toujours, on est pret à prendre ce qu’il y a, à se "contenter de"…
C’est l’une de ses petites-filles qui va se réveiller la première, elle est infirmière, elle va entrer carrément dans le bureau des infirmières de l’hopital et voler le dossier médical de mon père, au culot ! C’est là que l’on va comprendre pourquoi il souffre autant… les doses de morphine sont ridicules par rapport à la gravité de son état, mais lui en donner plus c’est "prendre le risque de le plonger dans un coma irréversible" !
"Prendre le risque" on se serait cru en plein cauchemard, il hurle jour et nuit, il ne crie pas, il HURLE… on lui a coupé les deux jambes et chaque semaine on lui enlève encore un morceau, on le découpe littéralement en morceaux…
C’est un enfant que l’on est en train de découper en morceaux, l’enfant qu’il est redevenu, son cerveau ne comprend pas, par moments il est lucide, il nous demande pitié, pitié… il nous supplie d’en finir, ce sont des moments terribles… dix ans après je commence tout juste à réussir à ne pas trop penser à ses hurlements, à ne pas penser à son regard, ça crie un regard, personne ne le sait, mais ça crie…
Nous avons le dossier, nous avons gardé l’original et convoquons le professeur pour lui remettre une copie, il est, je pense, de bonne foi et a fait confiance à son chef de clinique, il blémit quand il comprend et sort en hurlant de son bureau ; de la morphine va etre immédiatement administrée et le traitement ajusté !
Lorsqu’il revient nous lui expliquons, enfin, je lui explique… nous nous sommes réunis, ses enfants et notre mère, et nous avons pris une décision, ma mère est assise à coté, presque silencieuse, je l’entend pleurer, et moi je serre les dents, je me mords à sang pour rester droite, ne pas pleurer, il faut qu’il comprenne, il faut qu’il me prenne au sérieux, "je ne dois pas pleurer", encore ce leit-motiv…
Je lui explique qu’il n’y aura plus d’amputation, que nous n’acceptons pas de voir notre père et mari se faire découper en morceaux pour rien, pour rien… pour six mois, un an d’une vie qu’il ne comprend pas lui meme la majeure partie du temps, nous refusons qu’il souffre, nous avons décidé de respecter de l’écouter. J’explique au professeur que notre père avait toujours dit qu’il souhaitait que ses jours soient abrégés dans l’hypothèse qui se présente maintenant.
Le professeur nous a prévenu, il "risque" de partir très vite maintenant, nous avons compris et fait le rappel de toute la famille, pour qu’il "voit" les siens une dernière fois, enfin "voit"… il est plongé dans le sommeil la plupart du temps, et lorsqu’il se réveille il inverse les gens, il ne nous reconnait plus vraiment, notre mère seule semble avoir échappé au massacre de sa mémoire.
Ca va durer environ 7 jours, et puis il se passe quelque chose de vraiment étrange. C’est un jeudi matin, je suis en cours, j’ai décidé il y a quelques mois de retourner sur les bancs de l’école, je le fais pour moi bien sur, j’ai besoin de cette activité intellectuelle qui m’occupe quasi jour et nuit, je le fais aussi pour lui, pour qu’il ait un autre diplome à accrocher sur son mur, c’était son plaisir, contempler les diplomes de ses enfants…
Je suis en cours, je regarde les autres élèves et tout à coup je sens que je dois partir, quelque chose me pousse, c’est inexplicable, et je me contente de dire au prof en attrapant mon sac, "je dois partir, c’est urgent". Je sens une urgence, et une force qui me pousse en me dirigeant sur Paris. Mon téléphone sonne, c’est ma soeur, elle vit en Bretagne et me supplie de foncer sur Paris, elle me supplie d’aller voir notre père, elle se sent très mal, elle me dit qu’elle sent une urgence aussi ! C’est vraiment une sensation bizarre, folle ; elle n’est pas étonnée que je sois sur la route, ça lui semble quasi évident.
Arrivée sur place, je cours, j’ai peur, je crains le pire, oui, meme quand on sait on "craint le pire" !
Il est encore en vie, il dort profondément, enfin c’est ce que je crois, il a en fait été plongé dans un coma morphinique, je reste près de lui quelques heures puis repars m’occuper des miens, j’aurais du rester cette nuit là, mais le fait de partir signifie aussi que l’on va revenir, que l’on espère, on espère toujours un peu… Il est parti ce soir là, j’ai été sa dernière visiteuse…
Dix ans après je n’ai rien oublié, ses hurlements me hantent toujours, je suis convaincue que nous avons fait le bon choix en respectant son voeu, en demandant à ce qu’il soit aidé… enfin "en demandant" c’est faux, à l’époque on ne pouvait pas agir ainsi, on ne pouvait pas agir aussi ouvertement, et c’était injuste, terriblement injuste que de faire supporter le poids de cette requete à la famille.
Accessoirement, un jour j’ai vu revenir ma plus jeune d’un week-end chez son père avec cette question aux lèvres "dis maman, c’est vrai que c’est toi qui a tué papy ?"
Quelque part c’est vrai oui, c’est moi qui… je ne regrette pas, et j’ai demandé à mes enfants d’avoir la meme compassion vis à vis de moi si je me retrouvais un jour dans la meme situation ; mais est-ce bien normal de faire peser l’intégralité de ce choix sur la famille… ou meme de faire ressentir de la culpabilité vis-à-vis de ce qui est un acte d’amour ?
Alors je ne comprends pas ces débats sur le point de savoir si… oui la vie est ce qu’il y a de plus précieux, mais pas n’importe quelle vie, et comment peut on oser comparer euthanasie et suicide, mais comment peut-on etre assez odieux pour cela, comment peut-on oser assimiler euthanasie à meurtre… comment peut-on etre assez stupide pour cela… Aucun débat n’est nécessaire, de tous temps l’euthanasie a servi comme ultime solution à la souffrance, c’est un fait, et c’est l’objet meme de la médecine que de guérir ou soulager, avec les moyens dont elle dispose, tous les moyens, y compris celui-ci lorsqu’il n’y a plus d’échappatoire !
Dame a écrit :
Ce récit est stupéfiant, criant d’amour et de vérité… C’est sur, on n’en sort pas indemne.
23 avril 2010 à 18:04